Polski
Accueil Eugène Richer dit La Flèche Notes historiques Contactez-nous
Témoignage: Discussion orageuse
J'étais toujours à l'emploi du Lambs Club. Un jour, le Maître m'annonce que dans sept jours, j'aurai une discussion tumultueuse à débattre contre quelques compagnons de travail, dont deux athées, férus d'un scepticisme tenace. "Il y en aura un petit, tout particulièrement, d'ajouter l'auguste Prophète, qui fera plus de bruit que les autres. Sa thèse sera que Dieu n'existe pas, parce que personne ne l'a jamais vu. Tu lui demanderas s'il a déjà vu le vent?..." Et là, le divin Révélateur m'arma d'arguments solides, invincibles, irréfutables, dont j'aurai besoin pour le débat.

J'oubliai presque aussitôt la prophétie que le Seigneur venait de me faire, quand sept jours après, jour pour jour, j'arrive à mon travail, vers les 9 heures moins quart du matin. Avant de monter au vestiaire, il me fallait descendre à une chambre spéciale, aménagée au sous-sol, dans laquelle on changeait de vêtements, pour endosser l'uniforme protocolaire. Dans le corridor, qui conduisait à cet appartement, j'entendis les paroles d'une discussion religieuse, qui crépitait dans une cuisine adjacente. Cette cuisine était à l'usage des employés. C'est là que nous prenions nos repas. Quand j'entrai dans ce genre de salle à manger, un des athées, le petit, dit à tous: "Voici Frenchie, il va arbitrer le débat. C'est lui qui décidera qui a raison." Il y avait une douzaine de discuteurs: des catholiques, des protestants, des athées et un Hindou bouddhiste, émettant, chacun, une opinion plus ou moins problématique. Je m'enquis du sujet de la bagarre orale. Le petit, que le Maître m'avait prophétiquement signalé une semaine auparavant, me répondit à brûle-pourpoint: "Ils soutiennent que Dieu existe; mais moi, je n'y crois pas. Mon ami non plus." Ce jeune homme était juif, ainsi que son compagnon, athée comme lui; ils venaient tous deux de Thessalonique.
— "Pourquoi ne crois-tu pas en Dieu?" demandai-je à l'effervescent Hébreu?
— "Parce que je ne l'ai jamais vu, ni toi non plus;" fut l'argument du jeune Israélite.

Le Maître me servait à souhait, car il ventait ce matin-là à écorner les boeufs, selon l'expression bucolique des fermiers. Je dis au jeune circoncis: "Go out, get me a handful of wind, and bring it to me." Il me lança une interjection sonore: "What?" Je lui répétai monosyllabiquement: "Go out, get me a handful of wind, put it in your pocket carefully, so it won't vanish, and bring it to me." Ce qui signifie: "Va au dehors me chercher une poignée de vent; mets-la soigneusement dans ta poche pour pas qu'elle ne s'envole, et apporte-la moi." Il me cria sur un ton mi-fâché et mi-interloqué:

— "It's impossible! C'est impossible!"
— "Mais pourquoi est-ce impossible?" Il ne put me répondre. "Au fait, lui dis-je, as-tu déjà vu le vent?"
— "Évidemment pas," me répondit-il.
— "Alors, si tu ne l'as jamais vu, il n'existe pas."
— "Certainement qu'il existe."
— "Mais non, me moquai-je de lui, il n'existe pas; il ne peut pas exister, tu ne l'as jamais vu et tu ne le verras jamais. Si tu ne crois pas en Dieu, parce que tu l'as jamais vu, tu ne peux pas croire au vent davantage, puisque tu ne peux pas le voir plus que tu ne vois Dieu."

Le jeune athée fut frappé par cet argument, lequel m'avait été révélé par le Maître, évidemment! Je continuai, m'adressant toujours au jeune incrédule: "Je te parle, vois-tu les paroles qui émanent de ma bouche? Quelles couleurs ont-elles? Tu ne les vois pas, parce que le bruit, le son frappe l'ouïe et non les yeux. Un parfum, odoriférant ou fétide, titille ton odorat, mais tu ne le vois pas davantage. Tu peux bien contempler le bouquet ou l'élément qui engendre le parfum, mais la senteur elle-même tu ne peux pas la voir, car elle ne chatouille que le nerf olfactif, organe spécifique de l'appareil nasal qui seul peut discerner les odeurs. L'oeil voit, mais il ne se voit pas. Le nez sent, mais il ne se sent pas. L'oreille entend, mais elle ne s'entend pas. Puisque tu ne vois pas la musique, mélodieuse, enchanteresse, captivante, pathétique, la musique n'existe pas non plus, d'après ta théorie que Dieu n'existe point, parce que tu ne le vois pas. Tu peux fort bien toucher, palper, manipuler les instruments qui produisent des sons harmonieux, mais le son, la musique elle-même, peux-tu la voir? Non, parce que le bruit, agréable ou choquant, divin ou infernal, est destiné à frapper l'ouïe et non la vue. Tu dégustes un mets succulent, un breuvage nectaré, vois-tu le goût qui délecte tes papilles linguales et ton palais? Tu vois les aliments, d'accord! tu savoures avec gourmandise l'innombrable promiscuité des victuailles que te sert la Nature, mais tu ne vois pas leur goût respectif, leur saveur individuelle; car le goût, la sapidité ne se voit pas plus que le vent, qui te caresse ou te renverse; que le bruit, qui t'enchante ou t'importune; que le parfum, qui t'enivre ou t'écoeure; que Dieu, enfin, qui te prête la vie et te permet de jouir de ses dons infinis. Au fait, l'as-tu déjà vue la vie? soit dans un arbre millénaire ou dans un individu quelconque? Tu sais qu'il est en vie, parce qu'il grouille; mais tu ne vois pas la vie qui l'anime. Non, car la vie ne se voit pas. La vie est aussi une partie de Dieu; elle est aussi invisible que le vent, dont tu entends la voix, sens la caresse, éprouves l'humeur sans jamais le voir, sans jamais connaître l'essence qui le compose. Et Dieu aussi est un vent: gracieux, ubiquitaire, omnipotent, éternel."

Le jeune Hébreu fut émerveillé de mon discours, ainsi que tous ses compagnons. Il me demanda alors:

— "Mais Dieu, s'Il existe, qui est-Il? où est-Il?

— Dieu, lui expliquai-je, c'est la Nature, invisible à tous, mais dont on voit les effets et les créations innombrables, merveilleuses, incessantes."

— "That's a sensible argument. I believe in that God, in your God. Voilà un argument logique. Je crois en ce Dieu, en ton Dieu;" me dit le jeune Israélite avec une satisfaction intérieure visiblement sincère. "Moi, continua-t-il, je suis Juif. Nos rabbins nous enseignent que Dieu, c'est parfois un tourbillon de fumée noire, tantôt une colonne de feu, un buisson inextinguible, un ange armé de pied en cap ou un massacreur enragé. Le dieu catholique, c'est un "wafer" (un biscuit); et le dieu des autres croyances et religions est aussi ridicule et contradictoire. Mais que la nature soit Dieu, ça, c'est sûrement plausible, et je crois en ce Dieu-là. Maintenant, Frenchie, dis-moi, si nous avons une âme, est-elle immortelle?"

— "Do you dream sometimes?" lui demandai-je encore. "Rêves-tu quelquefois?"

Un de ses camarades répliqua en ricanant: "S'il rêve...il le fait même les yeux ouverts." Je repris:
— "Quand tu rêves, comment se fait-il que ton esprit voit des tableaux distinctement alors que tes yeux sont clos par le sommeil? que tu distingues des bruits, des discours sans que tes oreilles les entendent, puisque tu dors? que tu parles sans que ta bouche ne profère un seul son? que tu marches, t'agites, grimpes parfois, t'essouffles, etc., sans que tes pieds, immobilisés par le sommeil, confortablement étendus sur le matelas, ne bougent même pas?"

— "Ah! là, tu me confonds, par exemple!" avoua-t-il franchement.

— "Eh bien! si ton âme peut se passer de ton corps et de ses organes quand tu sommeilles, elle peut s'en passer encore davantage quand elle se sépare de ton cadavre. Le corps n'est qu'une enveloppe, une machine, qu'une voiture charnelle, laquelle véhicule un esprit pour un temps limité. Quand la voiture et son ingénieux mécanisme sont usés ou rompus, l'âme va en chercher une autre. Voilà!"

Nous en étions là, lorsque le patron vint nous demander si nous étions venus travailler ou discuter religion. Il était 9 heures vingt-trois, et nous étions censés être au travail depuis 9 heures. À partir de ce matin mémorable, mes compagnons de servitude eurent beaucoup plus d'égard et de respect pour moi. Grâce au Maître encore, fruit de l'inoubliable débat, ils me rendirent l'existence plus douce et plus agréable au Club.