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Témoignage: Comment j'ai connu le Maître, de Gustave Robitaille
En 1915, j'étais sans emploi et les positions étaient rares. Par une providence préparée par le Créateur je fus embauché comme assistant-comptable dans une buanderie. Dans le temps on parlait beaucoup à Montréal d'un nouveau schisme, le Richérisme. Monsieur Hector Théoret, premier comptable de l'établissement, appartenait déjà à ce mouvement. Tout d'abord il ne me parla point de la sublime doctrine, mais chose qui me frappait tout particulièrement, c'est qu'il me révélait, tout bonnement et sans apprêt, mes allées et venues à l'extérieur de la buanderie. Je crus qu'il me suivait ou me faisait suivre; mais je fus tôt persuadé du contraire. Cet homme n'avait pas le temps d'agir de la sorte ni les moyens de payer un limier pour me filer. D'autant plus que les limiers ne vont pas plus loin que les démarches ou gestes des individus, tandis que Mr. Théoret semblait lire dans ma pensée, connaissait parfaitement mes intentions et aspirations sans que je les lui eusse révélées. J'appris plus tard, de lui-même d'ailleurs, que c'était le divin Maître qui le renseignait sur tout ce qui me concernait. Peu de temps après mon entrée au bureau de la firme, je fus appelé à travailler directement avec le comptable. Pendant le jour, évidemment nous causions, et de temps à autre Mr. Théoret me parlait de Dieu et des stupides croyances qui règnent dans ce monde insensé. Pour ne pas trop m'effrayer il semblait être catholique, mais trouvait nombre de paradoxes et de contradictions dans l'enseignement romain. Un beau jour il me demande si je croyais à la résurrection de la chair. Je lui répondis que je n'en savais rien. "Est-ce croyable, dit-il, que la chair qui se décompose et se putréfie dans la terre, se reconstitue pour le Jugement Dernier?

Et comment tous les individus, hommes, femmes, enfants, vieillards, de toutes les races et de toutes les langues pourraient se retrouver en une vallée, celle de Josaphat, qui n'a, parait-il, pas plus d'un mille de longueur sur une largeur de quelques arpents? Où loger tout ce monde en si peu d'espace? En plus de cela quelle langue le souverain Juge emploierait-Il pour le Jugement? Si c'est une langue unique, alors les jugés ne sont plus ce qu'ils étaient sur la terre durant leur vie. Il y aura donc transformation. S'il y a transformation, ce n'est plus la même chair. Si ce n'est plus la même chair, le dogme de la résurrection charnelle est un mensonge. Comment débrouiller cet imbroglio? Et dans quel état ces ressuscités paraîtront-ils devant le Jury suprême. Monsieur Théoret me fait ici un petit tableau. Supposons, dit-il, qu'un enfant se fait amputer un bras dans son bas âge. Il grandit, devient un colosse, un géant, moins son bras amputé. Il meurt. À la résurrection de la chair, va-t-il apparaître avec son petit bras d'enfant ou le bras amputé? S'il apparaît avec son bras amputé, donc la chair du bras manquant ne serait pas ressuscité. Il y aurait lacune. La résurrection ne serait pas complète. S'il apparaît avec un bras d'homme complet, ce serait une imposture, puisque le bras (amputé) n'a pas grandi, ne s'est pas développé, et qu'il fut absent du corps durant le reste de l'existence de son propriétaire. Vous voyez par là, me dit mon compagnon de travail, que le dogme de la résurrection de la chair est mensonger et impossible. Et Jésus dit lui-même: "La chair ne compte à rien." Si la chair ne compte pas, elle ne ressuscitera donc point, d'après l'assertion évangélique. "Mais, osai-je, le Christ n'a-t-il pas dit: "Je vous ressusciterai au dernier jour?" Certainement! Reprit hâtivement mon interlocuteur, mais il n'a pas dit que ce serait avec notre chair, puisqu'il venait de dire que la chair ne compte à rien." La résurrection dont il est question ici et signalée par le divin Nazaréen, est notre sortie de l'état mortel dans lequel le péché nous a mis. Au dernier jour, (c'est-à-dire au dernier millénaire, car un jour pour Dieu c'est mille ans de notre calendrier païen,) L'Éternel nous fera sortir de la mort, engendrée par le péché, et nous ressuscitera à la Vie de lumière et de grâce dans laquelle Il créa le premier homme.

Ce langage, pour moi nouveau, me fit longuement réfléchir. Mais je redoublais d'ardeur catholique, allant à la chapelle où j'habitais ou à l'église plus souvent, voulant, à tout prix, plaire à Dieu et le connaître.

Quelques jours après, le comptable revint à la charge. Nous étions au plus fort du conflit. La guerre faisait rage en Europe et les succès allemands remplissaient les journaux. Un beau matin, monsieur Hector Théoret me demande: "Croyez-vous réellement que le Christ a sauvé le monde sur la croix? Si Jésus avait accompli un semblable exploit, serions-nous exposés sans cesse à toutes les misères que nous endurons? De plus, s'il nous a sauvés, pourquoi tant de cérémonies? pourquoi le baptême, la communion, les sacrements les jeûnes, les sacrifices, les prières, la messe, etc., etc...? Nous sommes sauvés ou nous ne le sommes point.  Avec la guerre horrible que nous éprouvons maintenant et qui n'est qu'un triste héritage de l'enseignement religieux, je ne vois pas comment nous pouvons être sauvés. Et comment le sang d'une victime innocente pourrait-il réparer les forfaits d'une humanité de criminels? Le Père Éternel se serait plu à ce que l'on massacrât son Fils pour rançonner les crimes des enfants de Satan? Vous voyez bien que ça ne tient pas debout, une semblable doctrine! Ce serait rendue Dieu le Père complice des meurtriers de son Fils! Et la plus grande preuve de ceci, c'est qu'on est jamais sauvé. Il nous faut faire un tas de sacrifices et pénitence toute notre vie, pour apprendre à l'heure de notre mort qu'on s'en va dans un lieu de souffrances et de feu, le purgatoire, quand ce n'est pas l'enfer. Où est le salut là-dedans? Cette doctrine, boiteuse et contradictoire, ne peut être divine, mais semble plutôt l'invention de quelques fourbes avides de gloire et de richesse, etc., etc...

Ainsi furent esquissés mes premiers pas dans cette Mission céleste qui devait faire plus tard et qui fait encore mes plus chères délices. De jour en jour j'apprenais davantage. Nous discutions les Évangiles que mon compagnon, éclairé par le divin Maître, m'expliquait avec une sagesse et une lumière que je ne pouvais jamais contester. Cependant, loin de m'éloigner de l'église, je m'en approchais davantage, communiant chaque matin, allant prier souventes fois le jour, soit à la chapelle du patronnage où je pensionnais, soit à l'église. Un jour, Monsieur Hector Théoret me demanda à brûle-pourpoint si je mangeais bien et si la pension au patronnage était satisfaisante? Je lui répondit affirmativement.

— "Oui, oui, je comprends, mais c'est tout de même une pension commerciale, où il faut vous soumettre au menu."

— "Évidemment, lui répondis-je."

— "N'y aurait-il pas un mets que vous préférez et qu'on ne vous donne pas à votre pension?"

— "Certes, des tartes aux bleuets;" répondis-je encore sans penser plus loin.

Trois semaines se passent sans incident lorsqu'un matin mon compagnon de travail me dit:

— "Ma femme vient de faire des tartes aux bleuets, et je vous assure qu'elles sont délicieuses. Nous vous attendons pour souper, ce soir."

— "Impossible, lui dis-je, j'ai un engagement."

— "Je le savais, reprit mon ami, que vous ne viendriez pas. D'ailleurs vous n'êtes jamais venu."

— "Vous l'ai-je déjà promis?"

— "Non, c'est vrai! mais vous ne pouvez pas refuser de venir manger au moins une pointe de tarte à la maison. Ma femme les a faites spécialement pour vous. Ce serait une injustice impardonnable à lui faire."

— "Dans ce cas là, permettez-moi d'aller, après mon travail, à 6 heures prévenir les gens où je devais aller passer la soirée de mon impossibilité à remplir mon engagement, et en même temps présenter mes excuses."

À 7 heures précises j'arrivai chez mon ami, Monsieur Théoret, qui habitait alors rue Clarke près de la rue Fairmount. Le Maître était déjà arrivé.
On me présenta à Sa Majesté. Je ne puis décrire l'impression  extraordinaire que cet Homme fit sur moi. D'abord sa stature gigantesque, sa figure souverainement belle et débonnaire, tout son être enfin me frappa d'une intraduisible façon. Connaissant mes goûts et pensées,  Il se mit à parler de l'amour de Dieu, et ses paroles me pénétrèrent l'âme au point que je n'oubliai jamais cet ineffable moment. Quand vint l'heure du souper, Sa Majesté et d'autres convives firent la communion, selon la mode évangélique. Je vous avoue que je trouvai cela un peu étrange. Monsieur Adélard Théoret, frère du comptable dit au Seigneur:

— "Maître, n'est-ce pas que ce serait agréable pour nous d'avoir un jeune musicien-compositeur afin de nous écrire des cantiques et propager par le chant de votre sainte doctrine?"


— "Ça viendra et avant bien longtemps;" de répondre le Très-Divin.

Nous nous mîmes à table. Tout le monde jasait, babillait à qui mieux mieux. Seul, le Seigneur ne parlait  pas, répondant poliment aux questions, mais n'adressant la parole à personne. Vint le dessert. Les tartes étaient exquises, en effet! Et je m'en régalai à bouche-que-veux-tu! Mais tout cela me troublait étrangement. Après le repas, Monsieur Adélard Théoret parla du clergé en des termes peu flatteurs. Je vous avoue que je n'aimai point ses remarques. J'eusse plutôt désiré que le Maître nous instruisit; mais comme il y avait des gens un peu éméchés dans l'assistance, Il resta plutôt coi la veillée durant.

 Le lendemain matin, je me levai tôt et allai communier; mais je ne retrouvais plus mon ancienne ardeur pour la galette eucharistique. Les jours suivants je faisais de grands efforts pour reconquérir mon ancien zèle catholique, mais il semblait éteint. Je me rendais à la chapelle, essayais de prier, mais tout cela  ne me disait plus rien. J'avais même honte parfois de m'adresser à ces statues insensibles. Toujours est-il qu'un bon matin Monsieur Hector Théoret me demande: "Pourquoi allez-vous prier des statues ou des saints qui n'existent pas?" "Jésus n'a-t-il pas dit: "Vous prierez comme ceci: Notre Père qui est dans les cieux, etc." Il ne nous a pas dit de prier saint Joseph ou une sainte quelconque. Il recommanda à ses adhérents de s'adresser à Dieu, son Père. Si vous priez un saint qui n'existe pas, ou qui ne vous entend pas, ne pouvant être partout puisque Dieu seul est partout, vous risquez de prier en vain et longtemps." J'avoue que ce raisonnement me frappa par sa sagesse; mais je n'en continuai pas moins à fréquenter l'église, sans, cependant retrouver mon ancienne dévotion. Les choses se mirent à aller mal, très mal même. Pour bannir de ma pensée ses continuelles hantises, je décidai de donner un concert. Je me mis à l'oeuvre, pratiquant beaucoup et concentrant tout mon esprit dans la musique. Je touchais l'orgue et je mélangeais la musique profane aux monotones redites du chant grégorien. Ce qui me valut une verte semonce du frocard, chapelain de l'endroit, ou plutôt l'aumônier, car il était "bon collecteur" avant d'être bon doctrinaire. On méprisait beaucoup le divin Maître, (que l'on appelait vulgairement Richer) un peu partout. Les sages avis de mon compagnon de travail et l'ignominieux mépris dont on ravalait la divine Majesté me mettaient l'âme dans un affreux dilemme. Le soir du concert arrive, le 11 janvier de l'année 1917. Tout se passa assez bien. Salle comble, applaudissements frénétiques, succès artistique satisfaisant. Je n'était pas encore content. Je sentais un vide immense en moi-même et je sentais que je n'étais pas à l'endroit où Dieu me voulait.

Sans mot dire à personne je pars et me rends à confesse. Dans le temps Philippe Perrier, curé à l'Enfant Jésus du Mile End, avait une réputation, (volée sans doute), d'être un savant théologien, excellent prédicateur, etc., etc... J'entre au confessionnal. Perrier ouvre le guichet. Je ne dis mot. — "Allez, allez, faites votre confession," me dit-il.

— "Je ne suis pas venu me confesser, mais simplement demander un conseil à propos d'une certaine Mission..."

— "Oui, oui, Richer, Richer, répondit-il d'un air et avec un verbe blessés. Avec Richer, il n'y a plus rien de bon: La sainte
Vierge, c'est pas bon, Notre saint père le pape, c'est pas bon, les saints c'est pas bon, il n'y a plus rien de bon. Il n'y a que Richer de bon."

Et il ferme brutalement le guichet de sa vespasienne à consciences. Cette réponse me dépita, et je me dis en moi-même: "Un confesseur ne saurait mentir. Celui-là me dit: "Il n'y a que Richer de bon." Alors, allons voir Richer." Ma décision était prise. Je suivrais le divin Maître, Richer quoi!

Le lendemain, dans la matinée, j'étais sombre et taciturne. Monsieur Théoret voulut connaître le motif de ma taciturnité. Je lui demandai:

— "Quant aurez-vous la prochaine assemblée?"

— "Ah! pourquoi voulez-vous savoir cela? Vous ne viendrez pas. Je vous ai invité si souvent et vous n'êtes jamais venu?"
Là-dessus je répliquai:

— "Vous ai-je déjà promis que j'irais?"

— "Non, c'est vrai! Vous n'avez jamais promis que vous viendriez."

— "Eh bien, ce matin je vous promets que je vous accompagnerai à la prochaine assemblée de la Mission."

Mon ami, Mr. H. Théoret n'en croyait pas ses oreilles. Je ne l'ai jamais vu si heureux depuis. Il chanta toute la journée.

— "La prochaine assemblée aura lieu, chez Monsieur Magloire Gosselin, témoin attitré de la Mission, à 109 rue Resther, jeudi soir. Venez me prendre et nous descendrons ensemble."

Tel que convenu, le jeudi soir je me rends rue Clarke prendre mon compagnon et nous descendîmes à pied jusqu'à 109 Resther, pour entendre et assister à ma première assemblée de la Mission de l'Esprit-Saint. Nous arrivâmes l'assemblée était commencée. Le divin Maître était assis, dans une chaise berceuse, au fond de la cuisine. Dès notre arrivée dans la maison, le Maître demanda: "Monsieur Robitaille est-il arrivé?" On lui répondit: "Maître, il vient juste d'entrer." Je voulais me soustraire à tous les regards de l'assistance et avais demandé à la maîtresse de la maison de m'asseoir dans le corridor, afin que personne ne me vit. Le Maître me dit alors: "Voulez-vous venir vous asseoir près de Moi?" Bien que fort gêné, je me rendis à son désir. Je m'esseyai à sa droite. En m'esseyant Il me mit sa main droite sur le genou et me dit, l'air souriant: "Perrier vous a donné un bon conseil. Il vous a dit qu'il n'y avait que Richer de bon. Eh bien, suivez-le, et vous verrez qu'il a dit vrai." Imaginez mon état d'âme en cet instant-là. Moi qui avait scrupuleusement gardé le secret de ma confession à Perrier, qui n'en avais même pas parlé à Mr. Théoret pour ne point faire rire de moi, voici que le puissant Maître me dévoile le court conciliabule du confessionnal et le conseil de Perrier. J'étais confondu. Je savais que Celui qui me parlait ne pouvait être autre qu'un délégué divin, un prophète, un dieu, quoi! Alors je me rappelai un certain conseil que m'avait donné mon compagnon de travail, monsieur Hector. "Quand vous voudrez prier, dit-il, priez l'Éternel, lui vous entend et Il vous répondra." Alors, en moi-même je me mis à prier et je demandai à Dieu l'Éternel de m'éclairer. Le Maître se penche alors vers moi et me souffle à l'oreille: "Oui, Il va vous éclairer et ABONDAMMENT." 

J'avais alors dix neuf ans, c'est-à-dire dans toute la fougue de la puberté. Je désirais me marier. Je fréquentais une jeune fille que je croyais connaître, et, à l'instar de tout jeune inexpérimenté, que je ne connaissais point. Je me décide de me marier sans demander aucun avis à la divine Majesté, qui m'aurait sans doute orienté sagement dans cette nouvelle voie. Je me rends auprès du Maître saint et lui dit: "Maître, nous avons décider de nous marier." Pour bien me faire sentir qu'Il connaissait l'avenir, Il me répond: "Vous n'avez pas peur de le regretter?..." Bêtement, je lui éjacule cette bravade: "Bon Maître, je l'endurerai." Aussi l'ai-je enduré! En lançant cette matrodomontade, je pensais que je serais persécuté pour ma nouvelle croyance seulement. Je me sentais assez convaincu pour surmonter ces épreuves. Mais il n'en était pas ainsi. Le Seigneur voulait m'avertir qu'en me mariant je faisais un faux pas, et un grand! Je n'ai rien compris. Je mariais un ange, qui avait des visions et qui faisait l'admiration de toute l'assemblée, des hommes surtout! La cérémonie nuptiale eut lieu le 23 février 1917, célébrée par Sa Majesté même, dans la demeure de Monsieur Joseph Marie Haché, autre témoin attitré de la divine Mission. Aussitôt marié, je fus congédié de la buanderie et eus à envisager une grande misère.